L’économie suisse a besoin d’un revenu de base inconditionnel


Par Sergio Rossi
Professeur ordinaire de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg
15.5.2016
Ecrit par
Sergio Rossi
Professeur ordinaire de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg

15.5.2016

Il existe plusieurs raisons pour voter en faveur de l’initiative populaire fédérale «Pour un revenu de base inconditionnel» le 5 juin prochain. Celles-ci reposent, tout à la fois, sur une base éthique et sur une analyse macroéconomique très solide.

D’un point de vue éthique, il est correct et justifié de distribuer à chaque personne qui réside de manière permanente en Suisse une partie du revenu national produit suite au capital («humain» et instrumental) accumulé grâce aux efforts des générations passées. L’énorme patrimoine de connaissances hérité du passé, en effet, permet d’augmenter la productivité des activités dans l’ensemble de l’économie. Il suffit de penser par exemple aux inventions majeures comme la machine à vapeur ou la puce électronique, qui par la suite ont donné lieu à une série d’innovations à travers le système économique, ayant de ce fait contribué à sa croissance à long terme. Ce patrimoine appartient à la société dans son ensemble et, dès lors, chaque individu qui en fait partie doit recevoir un «dividende universel», comme cela avait été proposé par des philosophes éclairés lorsque la plupart des revenus produits au sein de l’économie était tributaire des activités agricoles. L’idée de base d’une telle «allocation universelle» à l’époque était que la Nature est à l’origine du produit agricole et que, par conséquent, une partie de ce produit doit être distribuée à tout individu appartenant à la collectivité. Ce principe éthique a poussé le gouvernement de l’Alaska à verser un revenu de base à chaque résident de plus de 5 ans financé par les recettes minières et pétrolières. La Suisse n’ayant pas de telles ressources, il faut trouver une autre modalité de financement du revenu de base inconditionnel. Les propositions à ce sujet existent et il s’agira d’en développer l’analyse pour définir la meilleure solution, c’est-à-dire qui répond le mieux aux critères de l’éthique et de l’efficience économique.

D’un point de vue économique, en effet, il existe bien des raisons pour verser un revenu de base inconditionnel à l’ensemble de la population résidente permanente en Suisse. (Il ne s’agit donc aucunement des migrants ou des travailleurs transfrontaliers dont parlent, à faux titre, les opposants à cette initiative.) Ces raisons concernent les jeunes ainsi que les personnes retraitées, et peuvent être facilement reliées à ce qu’on appelle désormais déjà la «quatrième révolution industrielle» (induite par la digitalisation, l’automatisation et la robotisation d’un nombre croissant d’activités économiques). Cette révolution n’est pas tout à fait similaire aux trois autres qui l’ont précédée, parce que, à la différence des révolutions industrielles des XVIII, XIX et XX siècles, celle qui s’annonce ne déplacera pas les emplois d’un secteur économique à l’autre – pour créer finalement davantage de places de travail (par exemple dans les services) que celles qui seront détruites ailleurs (par exemple dans l’industrie). En l’état, il n’existe pas de secteur «quaternaire» au sein duquel la quatrième révolution industrielle pourrait engendrer autant de places de travail que celles qu’elle va détruire dans les trois secteurs d’activité que l’on connaît depuis au moins le XVIII siècle. Or, si les robots construisent par exemple des voitures et, de plus en plus, vont aussi les conduire, ceux-ci ne vont aucunement les acheter. Cela signifie, à coup sûr, qu’il y aura une offre excédentaire de voitures dont la production nécessitera à moyen terme de moins en moins de travailleurs, qui vraisemblablement ne pourront pas être en mesure d’occuper une partie des places de travail que la robotisation va créer par ailleurs dans le système économique, désormais globalisé au plan mondial (avec ainsi la délocalisation d’un nombre important de places de travail là où le coût salarial unitaire – la variable-clé pour déterminer la compétitivité d’un pays – est le plus faible au monde).

Un revenu de base inconditionnel ne permet pas simplement de pallier les problèmes de l’assurance-chômage en ce qui concerne son financement durable. Il résout également le problème du financement des retraites, mettant fin d’un seul coup au débat concernant à la fois l’âge de départ à la retraite et les conditions pour avoir accès à la rente maximale. En effet, le montant du revenu de base inconditionnel suggéré par les initiateurs se situe au niveau de cette rente maximale. Le verser à tout le monde évitera aussi toute sorte de conflit intergénérationnel car on ne pourra plus affirmer que les personnes actives paient pour les retraités.

Par ailleurs, le versement d’un revenu de base inconditionnel à des mineurs ainsi qu’aux étudiant-e-s encouragera les jeunes à avoir (plus tôt) des enfants rétablissant la pyramide des âges désormais renversée suite au vieillissement démographique, et à étudier mieux et davantage sans le souci de devoir travailler à côté pour payer leurs études et avoir de l’argent de poche. Qui plus est, cela libérera les forces créatives des jeunes ayant obtenu leur diplôme de fin d’études, parce qu’ils pourront réaliser leur projet d’entrepreneuriat sans devoir chercher des crédits bancaires qu’il est devenu impossible de décrocher et a fortiori sans plus le risque de tomber en misère si la nouvelle entreprise était vouée à un échec dirimant pour celle-ci.

On l’aura compris, l’introduction d’un revenu de base inconditionnel soutient l’activité économique par une augmentation des dépenses de consommation des ménages qui ont la sécurité d’un revenu à vie et à travers l’investissement des entreprises qui en découle et qui est renforcé par le processus schumpétérien de destruction créatrice des activités entrepreneuriales qu’un tel revenu encourage dans l’ensemble de l’économie nationale. Tout compte fait, cela permettra aux entreprises de réaliser davantage de profits tout en étant plus compétitives au plan mondial grâce à l’innovation en flux continu. En même temps, cela permettra de réduire les déficits publics, par une augmentation des recettes fiscales engendrées par la croissance économique et une diminution des dépenses pour les assurances sociales, simplifiant beaucoup la gestion de celles-ci tout en permettant aux assistants sociaux de s’occuper vraiment des personnes nécessitant une aide et un suivi personnels.