Salaire minimum : la théorie et les données.


21.5.2016
Ecrit par
Frédéric Martenet

21.5.2016

Le salaire minimum vit un regain de popularité mondial. Bernie Sanders, candidat aux primaires démocrates en vue des élections présidentielles américaines, défend un salaire minimum national de $15 par heure (environ CHF 14.50), contre $7.25 aujourd’hui. En Europe, un salaire minimum national a été instauré dans 22 des 28 Etats membres. Au Royaume-Uni, les travailleurs de plus de 25 ans bénéficient d'un nouveau salaire minimum depuis le 1er avril 2016. Le "National Living Wage" a été fixé à £7.20 (environ CHF 10.-), soit une hausse de 7.5% par rapport au précédent revenu minimum. George Obsorne, ministre des finances et du trésor, s’attend même à ce que ce seuil augmente encore pour atteindre £9 en 2020.

Une hausse du salaire minimum suscite toujours de nombreuses réactions. Certaines entreprises, en général appartenant aux secteurs à bas salaire, s’inquiètent des conséquences sur leurs coûts. Les opposant répètent souvent qu’une hausse du salaire minimum a pour effet d’accroitre le chômage.

Salaires minimums mensuels en EUR, janvier 2015

Le salaire minimum est l’un des sujets les plus étudiés en économie. Pourtant, il suscite souvent la controverse. Certaines études se contredisent et émettent parfois des conclusions contraires à la théorie économique. Il est dès lors important de s’intéresser autant à ce que prédit la théorie qu’aux résultats des plus importantes études empiriques. Que dit la théorie économique ? Et que disent les données ?

Dans les cours d’introduction à l’économie, l’impact du salaire minimum est souvent analysé en considérant un marché du travail compétitif sans frictions. L’offre de travail est déterminée par le comportement des travailleurs et la demande par le comportement des entreprises. La rencontre entre l’offre et la demande détermine un salaire d’équilibre unique où le nombre de travailleurs recherché par les firmes est égal au nombre d’individus souhaitant travailler. Si un salaire minimum est fixé à un niveau supérieur à ce salaire d’équilibre, le modèle prédit que les entreprises désireront employer moins d’individus, ce qui crée du chômage.

Cependant, il s’agit d’un modèle très simple, voir trop simple. Comme le dit le prix Nobel d’économie Robert Solow :

« Toute théorie repose sur des hypothèses qui ne sont pas tout à fait vraies. C’est ce qui en fait de la théorie. L'art de la théorisation réussie est de faire des hypothèses simplificatrices inévitables de sorte que les résultats finaux n’y sont pas sensibles. »
Robert Solow (1956)

En l’occurrence, le modèle expliqué ci-dessus est construit avec des hypothèses trop simple pour que ses conclusions soient généralisées au monde qui nous entoure. Les effets d’une hausse du salaire minimum peuvent être bien différents selon le pays, le secteur d’activité ou encore la magnitude de la hausse. Il est dès lors important de considérer les études qui analysent des données provenant du monde réel pour évaluer une telle mesure.

Schmitt (2013) résume le travail académique réalisé sur l’impact du salaire minimum sur l’emploi. En général, les économistes cherchent à exploiter des expériences naturelles pour calculer cet impact. L’objectif est de pouvoir comparer un groupe de travailleurs directement affecté par le salaire minimum avec un autre groupe de travailleurs pour qui rien ne change.

L’étude qui a eu le plus d’influence est sans aucun doute celle de David Card et Alan Krueger, publiée en 1994 dans la plus prestigieuse revue d’économie (David Card sera présent le 27 mai prochain pour donner un séminaire sur l’immigration organisé par Uthink, plus d’infos ici). Les auteurs analysent la hausse du salaire minimum de $4.25 à $5.05 par heure dans l’Etat américain du New Jersey en 1992. Ils comparent des fastfoods du New Jersey avec d’autres de l’Etat voisin qui ne sont pas affectés. Ils ne trouvent pas d’évidence montrant que la hausse du salaire minimum a réduit l’emploi dans les fastfoods du New Jersey. Cette étude, dont les conclusions vont à l’encontre de la théorie économique, a influencé beaucoup d’autres chercheurs qui se sont à leur tour mis à exploiter des expériences naturelles. Au jour d’aujourd’hui, il existe des milliers d’études s’étant intéressées à ce sujet.

Dans une méta-analyse, Doucouliagos et Stanley (2009) observent de près les résultats de 64 études sur le salaire minimum mesurant l’effet sur l’emploi des adolescents aux Etats-Unis. Sur le graphique ci-dessous, ils représentent les effets estimés dans ces études (plus de 1'000), pondérés par leur précision statistique. Ils trouvent que les estimations les plus précises se trouvent toutes près de zéro. Ils concluent, après de nombreux tests supplémentaires, qu’une hausse du salaire minimum n’a pas d’effet significatif sur l’emploi des adolescents.

Source : Doucouliagos et Stanley (2009)

Dans une autre étude, Neumark et Wascher (2006), les auteurs effectuent une revue de la gigantesque littérature académique produite depuis les années 90. Ils ne se cantonnent pas aux Etats-Unis, mais prennent également en considération des pays de l’OCDE et d’Amérique latine. Les auteurs soulignent la vaste étendue des effets calculés. Cependant, parmi les 33 études qu’ils jugent les plus crédibles et robustes, 28 concluent à un effet négatif du salaire minimum sur l’emploi. Cet effet est renforcé quand les chercheurs se concentrent sur les travailleurs les moins qualifiés.

La diversité des effets qu’on trouvé les économistes à travers les années peut être expliquée par la différence de comportements des firmes. En effet, face à une hausse du salaire minimum, toutes les entreprises ne vont pas réagir par les mêmes mesures. Certaines vont peut-être licencier, d’autres réduiraient le nombre d’heures travaillées ou augmenteraient leurs prix. Schmitt (2013) identifie plusieurs mécanismes à travers lesquels les firmes peuvent internaliser une hausse du salaire minimum :

  • Réduction du nombre total d’heures travaillées dans l’entreprise,
  • Baisse des dépenses dans la formation continue des employés,
  • Hausse des prix des biens vendus par l’entreprise,
  • Améliorations de l’efficience de la firme,
  • Baisse des bénéfices,
  • Hausse de la demande pour les biens de la firme,
  • Baisse du taux de renouvèlement du personnel.

Les économistes ont produit des centaines d’études empiriques sur ce sujet depuis les années 1990. Deux récentes méta-analyses parcourent cette vaste littérature et concluent qu’une hausse du salaire minimum a un faible effet négatif ou alors aucun effet sur les perspectives d’emploi des travailleurs. Une possible explication est que les entreprises ne répondent pas uniquement par un changement du nombre de travailleurs. De nombreux autres mécanismes complexes peuvent être utilisés pour faire face à une telle mesure. Ces mécanismes pourraient être suffisant pour éliminer la nécessité de licencier, ce qui pourrait expliquer les faibles effets sur l’emploi observés dans certaines études. Des comportements si complexes et variés de la part des employeurs et des employés ne peuvent être convenablement observés par les économistes dans les données.

Revenons à l’instauration du National Living Wage au Royaume-Uni. A quelles conséquences peut-on s’attendre ? Le chômage va-t-il augmenter ?
Dans un sondage, l’institut CFM a demandé à un panel d’experts leur avis sur les effets possibles sur l’emploi, les salaires et les prix. Une majorité des répondants pense que le National Living Wage ne conduira pas à une baisse significative de l’emploi. Ils pensent également que cette mesure n’aura que peu d’effets sur les salaires et les prix.
En conclusion, les conséquences sont en général plus faibles que celles auxquelles on s’attend. L’état actuel du savoir scientifique nous indique qu’une hausse du salaire minimum peut avoir tout au plus un faible effet négatif sur l’emploi. Il est dès lors important de savoir prendre du recul quant aux affirmations alarmistes des effets économiques du salaire minimum.

Références
  • Card, D, and A Krueger (1994), ‘Minimum Wages and Employment: A Case Study of the Fast-Food Industry in New Jersey and Pennsylvania’, American Economic Review 48: 882-793.
  • Doucouliagos, H., & Stanley, T. D. (2009). Publication selection bias in minimum‐wage research? A meta‐regression analysis. British Journal of Industrial Relations, 47(2), 406-428.
  • Neumark, D., & Wascher, W. (2006). Minimum wages and employment: A review of evidence from the new minimum wage research (No. w12663). National Bureau of Economic Research.
  • Schmitt, J. (2013). Why does the minimum wage have no discernible effect on employment?. Center for Economic and Policy Research, 22, 1-28.
  • Solow, R. M. (1956). A contribution to the theory of economic growth. The quarterly journal of economics, 65-94.